Je marchais, je n'avais pas le choix, il fallait marcher. Après tout, ce n'était pas gênant.
C'était la fin de la journée, tandis que la foule s'agitait, je marchais toujours, je n'avais toujours pas le choix, il fallait toujours marcher. Après tout ce n'était pas gênant.
Pourtant il y avait bien un malaise qui s'éveillait au fond de moi. Il grognait, j'avais peur qu'il bondisse et devienne incontrôlable. Je marchais plus vite, je marchais plus loin. J'imaginais que je pouvais distancer mon ennemi, faute de ne pas pouvoir le vaincre nonobstant le combat était substantiellement inéquitable. Il courait aussi vite que moi, sans subir les conséquences de ces efforts physiques que je nous infligeais. J'étais stupide, cet adversaire n'était pas nouveau, je le connaissais depuis longtemps, il avait presque toujours été là et heureusement. Je regrette de ne jamais avoir eu conscience que cette présence aurait suffit à se soustraire à elle-même.
Ce malaise n'était qu'un manque, je marchais, j'avançais dans la solitude de mon destin avec ce mal qui n'était qu'un désir. Le désir de la compréhension. Je ne sais pas comment cela devait se traduire, est-ce que je recherchais quelqu'un? Quelque chose? Un moyen? Un objet? Qu'importe ! Je voulais qu'on me comprenne, je ne voulais plus m'appartenir. Ce désir, lui, était toujours là... Il fallait cesser de désirer l'objet du désir pour vouloir le désir lui-même. J'aurai peut-être réussi à être heureux.
J'arrivais maintenant à la station de métro. On me bousculait presque autant que j'étais chamboulé à l'intérieur. J'étais renversé, éclaté, pulvérisé ! Je rêvais que je criais, qu'on me regardait, que je n'étais plus un inconnu cependant je revenais à moi, je serai à tout jamais celui qu'on ne connait pas, celui qu'on ne veut pas connaître. Idiots ! Le malaise, le désir... Il se transformait en haine. C'est toujours comme ça: la frustration et l'incompréhension couvent la haine. Une siège se libérait dans le wagon, il était pendant encore 5 stations, ma propriété. La fraction de seconde qui avait vu naitre ma rage était passée, une larme coulait sur ma joue gauche, coté du c½ur. Je fermais les yeux, c'est l'une des vulgaires croyances que nous avons tous, celle qui nous pousse à supposer que si l'on ferme les yeux, on oublie tout et que ce qui nous entoure se dissipe. En les ouvrant, rien n'avait changé, comme prévu, toutefois j'étais ébloui parce que je voyais: je venais de m'offrir un regard. Une tristesse à la profondeur lointaine mais qui n'en est que plus foudroyante, j'apercevais les gens... mais ce n'était plus eux que je regardais. C'était leur souffrance. Je portais mon regard sur tous les gens dans le wagon, je ne voyais que de la souffrance. Si l'on pouvait dire que l'âme existe, je parlerai d'âmes en souffrance, il ne s'agissait que de c½urs en souffrance, des c½urs en silence.